Conversation avec les morts

Déjà petite fille je voulais voir les morts. Ceux de ma famille qui mourraient. Avant de les enterrer. Par curiosité ?

Le premier fut un arrière grand -père. Je garde une image de lui, morte. Finalement la même que lorsqu’il était vivant !

Bien des années plus tard l’une de mes grand-mère est morte. Je revois encore mes filles âgées de 6,6 et 4 ans se précipiter dans sa chambre, pour l’observer de près, morte, scruter son visage, toucher son corps froid, curieuse de découvrir pour la première fois à quoi peut bien ressembler un mort. Lui déposer un baiser d’adieu. Et repartir tout aussi gaiement à leurs jeux.

J’étais très triste. Elles me ramenaient à la vie. De cette grand-mère, grâce à laquelle j’avais découvert et appris à aimer la mort. Notamment dans les cimetières, lieux de promenades qui nous animaient.

J’aime passer du temps avec les morts. Ceux que je connais bien entendu ! Ceux qui sont encore là et plus là. En chair et en os devant moi. Prendre le temps de leur dire un dernier aurevoir. Grâce à ce temps je comprends, j’intègre, au moins mentalement, que c’est fini. Dernier corps à corps. Glacial celui-là.

Prendre le temps d’être là, dans le souffle de ma vie. À côté de leur vie. Qui n’est plus. Leur silence m’apaise. La densité de leur présence malgré leur absence m’enracine plus profondément dans l’instant présent. Un temps hors du temps. À la fois loin et pas loin de la cacophonie d’un monde bouillonnant. Que j’entends, à côté. Ils me ramènent à ma vie. Et peut être à son essentiel. Son essence même.

Être là à côté. Face à face avec ce que ensemble nous avons su partager, célébrer. Nos rendez-vous manqués.

J’aime leur parler. De ce qui peut me sembler appartenir désormais à l’éternité. Comme un trésor je leur confie mes secrets. A eux désormais muets. Confidences d’âme à âme.

J’aime passer du temps avec les morts. Ils m’offrent du temps avec la mort. Je la trouve tranquille. Reposante. Elle me dépouille. Me dépossède. Me ramène au corps, à la terre. Au rien. Au néant. À l’absurdité de la vie. De la société de consommation qui m’entoure et dont je fais partie. Elle me ramène à mon impuissance. Elle me ramène à la réalité. À la vie dans ce qu’elle est d’infiniment généreuse futile féconde inutile et aussi douloureuse.

J’aime la mort. Même si je n’aime pas la souffrance qu’elle génère. Elle est froide sourde et muette comme l’hiver. Elle me met à nue. Et parfois même elle pue. Le macabre le morbide. Car sans fard ni tabous elle ramène aussi à la lumière les tas de fumiers qui se sont entassés…. à nettoyer, brûler pour éviter de s’empoisonner.

J’aime la mort. Même si je n’aime pas la violence avec laquelle parfois elle peut foudroyer, me faire hurler. Elle purifie, elle libère, elle m’allège et me désencombre…. Elle me régénère et me ramène… à La Vie, à ma mort, et cette part de moi qui grâce à mes mots reste gravée dans l’éternité.

Photo par christeleperrot 2018©

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s