Retour à la terre

Christeleperrot2020 « Retour à la terre »

Nous nous sommes rencontrés il y a plus de 25 ans, dans une salle des marchés, dans une Banque d’affaires, j’étais stagiaire, il était trader. Puis nos vies se sont éloignées. Puis nos vies nous ont rapprochés. Nous nous sommes retrouvés vingt ans plus tard, un hasard ?

Retour à la terre. C’est ainsi que dès notre première séance il nomme le ton. Ce sera le thème de notre accompagnement. Son fil conducteur, tout au long des dix-huit mois au cours desquels je l’ai guidé.

Cela fait plus de 20 ans qu’il vit et travaille à Paris, qu’il fait aujourd’hui partie du comité de direction de cette grande entreprise côtée en bourse. Dont il n’en peut plus. Mais à laquelle il se sent profondément lié. Moralement, c’est certain. Mais aussi par une feuille de paie confortable et toutes les conditions matérielles auxquelles celle-ci lui donne accès.

Aujourd’hui son fils est né. Son premier enfant. Et je lis dans ses yeux et j’entends dans ses mots comme une renaissance, du petit garçon en lui, laissé pour compte pendant tant d’années. Ou presque. Par une vie d’adulte sur-chargée de contingences matérielles, où il n’y a plus de place, ni pour jouer, ni pour rêver.

Il est fatigué, sur-mené. Peut-être même usé.

Sa demande : l’aider à construire un nouveau projet de vie. Entrepreneurial. Quitter Paris, avec sa compagne et son fils. Ce n’est pas de cette vie là qu’il veut transmettre à son petit garçon, tandis qu’il me raconte son enfance dans les arbres et au milieu des champs.

Retour à la terre. De quelle terre me parle-t-il ?

Les idées fusent, les projets sont nombreux, comme un besoin de s’accrocher, de se raccrocher. Il est dans « l’après ». Comme une urgence à remplir le vide de cet « après », sur le même mode que le maintenant. Une boulimie. Oui il a peur. De quitter, de lâcher. Même son inconfort dont il connait les moindres recoins. Il a peur. Du rien. Du vide. De perdre…De l’inconnu. Et là maintenant il s’agit d’accueillir cette peur pour éviter de la laisser prendre le pouvoir.

Il est dans l’après, je suis dans le maintenant. Là où toute vie se passe. Et pour le moment dans ce maintenant je ne décèle aucune place pour dessiner un « après », tant il y a, à quitter. Se dépouiller se déposséder se désencombrer, pour faire de la place. Faire du vide.

Il va commencer par ajouter. Imaginer, explorer, rencontrer. Surcharger une vie déjà bien remplie. Avec des nuits hâchées par ce nouveau né qui vient aussi le combler.

Eczema. Problèmes de genou…Le corps parle. Je suis là, à côté. Dans l’ici et maintenant. Pour accueillir ce qui ne trouve nulle place, dans un agenda sur-chargé. Va-t-il finir par disjoncter ?

Ici il s’offre un temps de respiration. Respirer, parler, s’écouter, entendre. Rendez-vous avec lui-même,  ce lui-même auquel il a tant de mal à consacrer du temps. L’ombre de lui-même, avec laquelle il vit, aujourd’hui.

Il cherche à construire l’après pour quitter le maintenant, ou le fuir ? En vain. Il a besoin de vivre le maintenant. De l’accueillir pleinement dans toutes ses dimensions, physiques, mentales, émotionnelles. Ce qui signifie traverser ses insécurités, ses peurs. Se confronter à sa réalité, la rencontrer pour être en mesure de la transformer. Comment vivre autrement un « après », s’il n’est pas en mesure de vivre un « maintenant » ? Il y a alors de fortes chances que « l’après » ressemble au « maintenant ». Même dans un ailleurs.

Quitter l’entreprise s’avère être est la première étape nécessaire. Comme une urgence à arrêter une forme de mal-traitance. Commencer par sauver sa peau ! Qui n’en peux plus de le démanger. L’étape la plus douloureuse. Tant il semble faire corps avec elle. Quitter ce corps à corps. En commençant par se différencier, se distancier de ce qui n’est pas lui. « Je ne suis pas mon entreprise, je ne suis pas mon travail. J’existe sans elle. Elle existe et elle continuera à exister très bien sans moi. J’existe en dehors de mon travail. »

Quitter ce corps à corps. Ce cordon ombilical qui s’incarne au delà d’un contrat de travail, au travers de la relation presque filiale qu’il entretient avec son patron. Une relation mal-traitante. Et dont « on » lui prédit qu’elle se terminera dans la souffrance, aux prudhommes. « Avec lui ce n’est pas possible. Quitter c’est trahir. Jamais il ne pourra le supporter. »

Je suis là à côté. Pour l’aider à délier ce qui est lié. Dans le cadre d’un contrat de travail. Dans le cadre d’une relation basée sur ce contrat de travail. Trouver un chemin de négociation pour se séparer dans les meilleures conditions possibles. Dire aurevoir. Se dire aurevoir. Se séparer sans se déchirer, oui c’est possible. Et sans prudhommes.

« Avec lui ce n’est pas possible ».

Je lui demande de ne plus les écouter. Se concentrer sur le « possible » qu’il envisage. Choisir de nourrir la confiance au lieu de la méfiance. En se concentrant sur son intention, et sur son attention, positive. Se parler, s’écouter, s’entendre. Nourrir la relation du côté de l’amour. Même si dans l’entreprise ce mot est tabou, il s’agit bien de cela. Se reconnaitre. Prendre soin des égos parfois, souvent démesurés. Pour se séparer en étant relié, avec dignité. Pour l’un comme pour l’autre.

Neuf mois plus tard c’est fait. Sans prudhommes et dans les meilleures conditions, celles d’un accord, celui qu’il souhaitait, pour garantir une sécurité matérielle à son inconnu de demain. L’eczéma a disparu. Le genou va beaucoup mieux. Il peut se remettre à faire du sport et partir en vacances…

Chercher une nouvelle maison dans un nouveau lieu, à la campagne. Se reposer, souffler et célébrer cette fin qu’il a su si bien mené, et ce nouveau départ.

Quitter maintenant l’appartement est la prochaine étape. Cet appartement où il a tant fait. Encore quelques bricolages à terminer pour optimiser la vente. Voilà il est prêt, et mis en vente. La boule au ventre.

Le confinement du printemps est passé par là. Avec également une belle pneumonie. Et enfin la vente de l’appartement. Le déconfinement sonne l’heure du déménagement. Et la fin de notre accompagnement.

Notre dernière séance a lieu. Cette fois-ci à distance, par téléphone, chacun dans nos maisons respectives. Ça capte mal, très mal. Mais malgré tout nous arrivons à nous parler, sans wi-fi. Les cartons sont défaits. Le nouveau né est devenu un petit garçon de dix-huit mois qui gambade dans le jardin, émerveillé de découvrir sa nouvelle liberté, émerveillé de découvrir le printemps. Un nouveau printemps. Il va enfin pouvoir s’occuper de sa propre terre, les pieds nus dans la terre.

Ce jour là, je suis également les pieds nus dans la terre, avec mes poules et mon potager à proximité. Et intérieurement je souris, lorsque je nous revois dix-huit mois plutôt, lors de notre première séance, enfermés dans un petit salon d’un bel immeuble Haussmannien, dans le centre de Paris.

Retour à la terre. Lequel de nous deux a accompagné l’autre ?

 

 

 

2 commentaires sur « Retour à la terre »

  1. Tu as bien passé le relais, avec beaucoup plus de douceur que moi à l’époque 😉

    Envoyé de mon iPhone

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