Ma sorcière bien aimée

Petite fille j’avais très peur de la sorcière. Une en particulier que j’avais découverte dans mon beau dictionnaire illustré. Je m’endormais avec cette image qui venait me hanter et me terroriser et que j’avais tant de mal à chasser.

Puis le temps a passé et la sorcière j’ai oublié.

Dans ma maisonnée qui ressemble davantage à un poulailler des règles de vie j’ai instauré. Pour permettre à chacune de se sentir respectée et ainsi de contribuer à la vie de la communauté.

Chacune est alors engagée à participer aux tâches ménagères et à la vie de la collectivité. Un tableau par l’ensemble des poules a été discuté, élaboré avant d’être ratifié.

Pour l’ordinateur un timing j’ai décidé. Après 21heures je ne signe plus aucun cahier, ni aucun papier. Et à ma porte de chambre, elles sont tenues de frapper avant d’entrer.

Les vacances approchent et je sens un certain laisser-aller. Au point que la moutarde commence à me monter au nez.

Cela doit bien faire une heure que sur l’ordinateur elle est scotchée. Et malgré mes demandes répétées je ne suis point écoutée.

Alors je l’éteins, d’une main ferme et décidée, et tant pis si ses sessions ne sont pas déconnectées. Patiente, j’ai suffisamment été.

Car cela fait désormais plusieurs soirs que le dîner arrive sur une table où traine encore le goûter. Et point de couvert malgré mon cocorico.

Un désordre ambiant qui lentement commence à venir me chatouiller voire sérieusement m’agacer.

Furieuse, elle monte dans sa chambre en tapant des pieds. Redescends et quitte la maison en claquant la porte. Il est 20 heures. Elle est sans doute partie me détester et se défouler. 21 heures la poule revient au poulailler avec visiblement l’envie de me narguer. Elle se prépare un sandwich et s’apprête à nouveau à fuguer, lorsque je ferme la porte à clé. Alors je récupère tous les trousseaux de clé pour éviter à ma belle une nouvelle échappée.

Très énervée elle monte enfin se coucher sans cesser de me toiser et de me dénigrer.

Ce soir là, ce n’est pas l’ordinateur, c’est son pote qui l’appelle alors que nous sommes en train de dîner. Je lui demande de raccrocher pour le rappeler après le dîner.

A peine sa dernière bouchée avalée, elle file s’enfermer pour lui téléphoner. Alors qu’elle est censée débarrasser. J’en profite alors pour, avec mes autres petites poules, caqueter.

1h passe et elle est toujours accrochée au fil. Je lui demande de raccrocher…de raccrocher…de raccrocher. Et là je monte à grandes enjambées, prête à défoncer sa porte si elle ne finit pas par m’écouter et venir débarrasser.

Alors elle descend. Et puis 22h30, elle déboule dans ma chambre sans frapper, me jette son cahier, et me demande de lui faire un mot pour sortir de l’école le lendemain. Elle veut aller déjeuner avec ses copines et éviter ainsi 3 heures de permanence. Je refuse de faire le mot. Ce n’est plus l’heure.

Elle repart furieuse.

Le lendemain matin, rebelote. Elle débarque avec son cahier et toujours la même demande. C’est non. Au lieu de déjeuner avec ses copines, elle ira réfléchir en permanence à sa façon de se comporter. Son attitude et son insolence inacceptable. Je suis sa mère, pas sa copine.

Avec toujours autant de colère et d’ironie elle part prendre sa douche. J’en profite pour monter lui glisser un mot pour accompagner sa réflexion du jour. J’ouvre le cahier de liaison et là je trouve un mot avec ma signature. Belle imitation ! Je barre en notant « faux et usage de faux » et en rajoutant que je vais prévenir l’école afin qu’elle ne puisse pas sortir.

Quelques minutes passent. Cette fois-ci c’est moi qui suis dans ma salle de bain. Elle arrive, telle une furie, avec une brosse à la main. Elle lève le bras pour m’assommer. De justesse, je réussi à me protéger, la brosse tombe sur mes mains et me casse 3 ongles, je saigne. Je tente de lui donner une claque. Je rate.

Et là je sens en moi monter une rage du plus profond de mes tripes. Enragée, je me vois alors telle une sorcière qui sort ses griffes pour protéger mes instincts primaires : mon besoin d’être respectée et bien traitée.

« Jamais je ne t ‘ai tapé. Jamais ! Mais si tu en viens aux mains, et ainsi à me frapper, alors moi aussi je saurai te tabasser. Car tu m’entends, jamais je ne laisserai personne me taper. JAMAIS ! ».

La sorcière a parlé. Je suis épuisée. Et je ne fais que pleurer.

Comment est-il possible que j’en sois arrivée là ?

J’ai trop laissé traîner et ainsi le vase déborder. A vouloir toujours privilégier l’harmonie, l’échange, l’écoute, je me suis trop longtemps reniée. J’ai oublié de préserver mon besoin fondamental d’intimité. De respect. De propreté dans mon poulailler.

Et ainsi elle est venue me chercher, la chercher, ma sorcière.

Celle qui est cachée au fin fond des bois. Celle qui emmerde le monde. Qui a besoin de sa tranquillité pour trier ses graines et ses herbes, mijoter ses potions et alimenter son foyer. La vieille qui sait. Celle qui a besoin de n’être point dérangée tandis qu’elle prends soin de mes os et de ma peau. Celle qui veille à la protection de la femme sauvage.

Et que j’ai trop longtemps muselée…par peur de me laisser ainsi emportée, transformée, en vieille furie désarticulée…et de n’être point aimée.

Mais la petite fille n’a plus peur de la sorcière. Elle est devenue ma bien aimée car elle sait me protéger de tous ceux qui viennent me faire chier. Gardienne de mon temple. Et désormais je saurai mieux la laisser m’habiter grâce à ma poule qui est venue la piquer.

Image : la jeune fille – la vieille femme par Edwin G. Boring (1886-1968), psychologue américain.

3 réflexions sur “Ma sorcière bien aimée

      • Difficile je trouve de trouver la juste position. Entre ce que l’on a reçu et ce que l’on a pas reçu, tracer sa propre route et transmettre ce qui fait sens pour soi…l’autorité n’est pas à la mode et c’est tellement plus facile de dire oui à tout et de garder le lien et de nourrir nos enfants en répondant positivement à toutes leurs demandes…pour avoir la paix… Ou au contraire de les museler et les enfermer. Merci et bienvenue Marie-Hélène.

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